Les Ô troubles

Les Ô troubles

Le village des damnés, John Wyndham, aux Éditions Denoël, 1ère édition 1957 (The Midwich Cuckoos)

        Pendant toute une nuit, la paisible bourgade de Midwich se trouve coupée du monde par un champ de force invisible. Tout ce qui y respire perd conscience et le lendemain, comme si rien ne s'était passé, Midwich retrouve son calme... Jusqu'au jour où toutes les femmes du village, même les jeunes filles, découvrent qu'elles sont enceintes. Neuf mois plus tard, elles donnent naissance à trente garçons et trente filles aux yeux dorés. Qui sont-ils exactement ? Représentent-ils un danger ? (4e de couverture)

 

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        Me voilà en pleine relecture de classiques, et parmi eux bien sûr : Le village des damnés, incontournable ! Ici, pas question de note, juste mon point de vue sur cette lecture, la manière dont j’ai aimé l’aborder et la comprendre.

 

        Le début est presque gentillet, on imagine sans mal ce petit village de Midwich, empli d’habitants qui ne cherchent que la tranquillité : jolies maisons, enfants joufflus et rythme de vie à mourir d’ennui (là, c’est une réflexion personnelle : je viens de décrire mon pire cauchemar !). Mais rapidement, très rapidement, tout se précipite. Le lecteur n’a nullement le temps de s’installer confortablement, le village s’endort soudainement et sans raison, la zone devient inaccessible, sous l’emprise d’un étrange phénomène qui deviendra le « jour noir ». Cet élément déclencheur ouvre la voie à un suspense léger, mais permanent, fait de peur vaporeuse et de questionnements profonds. Chaque villageois se réveille sans encombre, excepté peut-être ce léger frisson de froid, et la vie reprend son cours jusqu’à ce que les femmes réalisent qu’elles se trouvent toutes enceintes… (y compris les veuves, les célibataires et les jeunes filles)... On entre alors dans la première phase de questionnement : la maternité ainsi provoquée doit-elle être vécue comme n’importe quelle autre ? Remis dans le contexte de sa rédaction, on peut aussi se demander jusqu’à quel point il ne s'agirait pas d’une remise en question du « miracle » de la vie. (On peut aussi critiquer, au passage, les propos tenus au sujet des femmes, un brin réducteurs, et que l’on pardonne au regard de la date d’écriture, mais qui restent quand même pénibles à avaler). Les réactions de la gent féminine sont variées, toutes n’ont pas le sentiment de recevoir un cadeau du ciel. À cet instant, on craint pour la maternité, puis on craindra pour les naissances, et au fil de la lecture, on en viendra à redouter l’évolution et enfin, la solution du problème (raccourci dans le but de ne rien spoiler).

 

        L’auteur choisit parfaitement son narrateur en la personne de M. Gayford, un habitant exilé pour un week-end avec son épouse. Il échappe donc à la damnation qui frappe Midwich, mais n’en reste pas moins dépendant. Il incarne à mes yeux la mentalité de ces villageois qu’il va observer avec attention. L’histoire se construit donc à la première personne, ce qui ne la rend que plus présente. Notre conteur précise aussi qu’il nous rapporte les faits après coup, ce qui permet une succession intéressante et, je trouve, très bien construite. À ce principal personnage s’ajoute M. Zellaby, réel moteur des interrogations soulevées par l’ouvrage. Bernard quant à lui définit par sa présence l’intérêt que porte le « monde extérieur » au village. Enfin, les épouses des deux premiers et la fille du second apportent des points de vue féminins plutôt intéressants et opportuns.

 

        L’histoire en elle-même n’a rien d’absolument transcendant ou horrifiant, cependant, ce qui m’a toujours fascinée dans ce livre c’est la réflexion de l’auteur sur le phénomène. Sa façon de traiter le sujet le conduit à plusieurs observations et questionnements qui nous mettent nous-mêmes, lecteurs, dans l’embarras. Dans un premier temps, il s’applique à fermer les portes qui nous conduiraient à chercher de l’aide extérieure. Pour que l’histoire soit crédible, John Wyndham emploie nombre de démonstrations plutôt pénibles à réfuter, et on se retrouve pris dans un huis clos oppressant avant même d’avoir réalisé l’ampleur du phénomène. Les réactions de Midwich sont passées à la loupe et on ne peut trouver la faille qui nous mènerait à dire : « oui, mais dans la vraie vie blablabla » (propos que je tiens moi-même très souvent au sujet de nombreuses œuvres !)

        Finalement, c’est Gordon Zellaby qui comprendra le phénomène avant beaucoup d’autres, et qui lui appliquera les mots qui lui correspondent. Parmi d’autres réflexions, il évoque la légende des Changelings, ou encore la manière dont les coucous placent leurs œufs dans le nid d’autres volatiles. Quand les enfants grandissent, il comprend à quel point ils sont reliés les uns aux autres, véritable « encyclopédie en plusieurs volumes » « super âme » : ce que l’un apprend, tous ses congénères du même sexe le savent, ils sont une personne aux multiples cerveaux.

        Quand les pouvoirs des enfants se révèlent dans toute leur horreur, se posera alors la question du meurtre de ses « semblables », largement argumentée (vaste question, il faut bien le reconnaître). Le désespoir ne fait que gagner davantage la bourgade lorsqu’on découvre qu’elle est loin d’être un cas isolé, et que ses congénères n’ont que de mauvais présages à lui offrir. Un avenir funeste commence à se dessiner, et on a beau tourner et retourner la situation dans tous les sens, le futur reste inquiétant à toutes les échelles (point qui sera détaillé avec superbe par les Enfants eux-mêmes). Et que répondre aux Enfants qui, se sentant menacés, prennent la décision de se débarrasser du risque au prétexte que : « La loi punit le criminel après qu’il a réussi son crime ». Ainsi, de nombreuses valeurs sont remises en question, et rappellent à quel point nos principes deviennent fragiles face à ce qui nous dépasse. Nous sommes nombreux, mais est-ce une force ? Ne sommes nous pas « tous les jouets de la force vitale » ?

L’arrivée des Enfants en vient à être comparée à celle de l’espèce humaine, et le sentiment d’être dans une impasse offre au texte une dimension oppressante, lui donne sa force : qui est légitime ici, et pourquoi ? Malheureusement, mais je ne devrais pas me permettre, je trouve la fin un peu hâtive…

 

        Je ne sais pas si j’ai été très claire, car je ne veux pas tout révéler à ceux qui ne l’auraient pas lu, mais ce qui est certain, c’est que ce texte, sans être vraiment effrayant dans les faits, vous conduira à un questionnement d’une rare violence.

 

 



22/11/2014
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